< Hôtel Bouchu d’Esterno, Claire Legrand, 2005 Le un et Les trois Petits Cochons, Gérard Wajcman, 2007 >

Marie de Brugerolle, 2005

Catalogue ’Le génie du lieu’ tome 2, Edition Erème, Paris 2005

Dominique Ghesquière s’attaque aux choses : des objets usuels, domestiques, quotidiens. Elle en expurge l’usage premier, fonctionnel, non pas pour leur conserver une unicité artistique mais pour leur attribuer uniquement un usage imagé. Pas imaginaire, imagé, c’est-à-dire construit d’après une image type. Les objets qu’elle fabrique ne sont pas simplement détournés, recyclés ou appropriés, selon les pratiques connues au XXe siècle. Ils sont travaillés de l’intérieur, décortiqués, « autopsiés » en quelque sorte, pour être ensuite recomposés. Il n’en reste, en vrai, que la peau, celle-ci devenue intangible, impalpable, car distancée par le regard du spectateur. C’est leur mise en scène, parfois très subtile, qui les rend à l’ordinaire. « Autopsia = action de voir de ses propres yeux », nous dit la définition du dictionnaire. Les dispositifs mis en place par Dominique Ghesquière nous « décillent ». Un canapé vert en velours (Canapé, 2000), d’un style commun, assez confortable et solide, est, en vue plongeante, tout à fait « normal ». Par contre, sa vue latérale offre un aspect « déprimé » de la chose. Il a été vidé de ses montants verticaux et de sa mousse. Comparé à un trophée de chasse, il serait « dépecé ». Cependant rien de glorieux dans sa présentation, il est en quelque sorte « dégonflé ». Ce n’est pas tant l’objet même qui subit ce « dégonflement », mais au-delà, l’icône de cette chose issue du banal, le stéréotype du confort solide pour tous, et avec lui quelque chose de l’univers stable des lecteurs de « reader digest d’Historia », qui s’essouffle. Dominique Ghesquière nous présente des choses déjà « épuisées ». Elle mine leurs usages non héroïques. Ainsi les Journaux, 2003, sont des pages prélevées de journaux de grande diffusion (Le monde, Libération,...) marquant une actualité générique.
« Si le réel est tout ce qui arrive », pour paraphraser Ludwig Wittgenstein, les objets de Dominique Ghesquière n’arrivent plus. Ils sont en quelque sorte « déréalisés », retirés du monde des choses, vidés de leur « choséité ». Des « objets en moins » du nom de la célèbre série de Michelangelo Pistoletto. En quelque sorte ils partagent avec ces oeuvres le fait de n’être « plus à faire ». Ils sont là, pré-usés, libérés de leur fonction et investis d’une nouvelle mission : ils sont en représentation. Dominique Ghesquière s’attaque aux choses pour les rendre accessoires, au double sens du mot : superflues et éléments de décor. L’échafaudage, 2003, est réaliste. Il a les dimensions de l’objet dont il porte le nom, la couleur et la position. Seulement sa matière est radicalement différente de l’original : c’est du béton. Les tubulures ont été moulées en béton. L’objet est fabriqué dans le matériau de la chose qu’il sert à construire. C’est plus subtil que simplement renverser l’original et la copie, ou bien faire du moulage l’œuvre même, dans la tradition Duchampienne (cf. Feuilles de vigne mâles, feuilles de vigne femelle, 1950).
Les œuvres de Dominique Ghesquière sont des interférences dans le réel, des « bugs » de la machine comme dirait un cinéphile amateur de Matrix. En cela, elle interroge le statut même du réel : est-ce bien seulement tout ce qui existe et uniquement cela ?