< Marie de Brugerolle, 2005 Mimetic, Jean-Marc Huitorel, 2007 >

Le un et Les trois Petits Cochons, Gérard Wajcman, 2007

Semaine 44.07, Jalousie (1)

Il y a une oeuvre de Dominique Ghesquière, dont je n’ai vu qu’une image, qui pourrait après tout assez bien « illustrer » cette idée d’un ensemble qui ne fait pas un, d’une pluralité en semblant de tout.

Soit un tapis. Un grand tapis de haute laine de 2 mètres sur 2,60 mètres couleur peau, beige rosé, posé sur le sol, comme il se doit. En dehors même des conceptions du tapis comme espace sacré (tapis de prière orientaux, mais aussi, en Occident, tapis « holbeiniens » qui figurent dans les tableaux de la sainte conversation, dessinant les limites entre monde divin et monde humain), le rectangle d’un tapis étendu sur le sol constitue en lui-même une parfaite image, parfaitement unie et circonscrite, du un. Tout le problème est que, chez Dominique Ghesquière, les milliers de brins de laine qui forment le tapis sont simplement posés sur le sol, verticalement, directement, sans chaine ni trame, ni non plus aucun artifice comme de la colle. Tapis magique, les brins tiennent ensemble sans être reliés. On a affaire à une multitude de uns, une gigantesque armée de brins solidaires.

Ce n’est pas la prouesse technique qui arrête ici. Dominique Ghesquière dit d’ailleurs que les brins de laine serrés tiennent naturellement ensemble. Alors, dans le genre apologue moral, ce Tapis pourrait être une image de notre société, une vanité du monde hyper-moderne, tapis de solitudes juxtaposées, serrées les unes contre les autres, mais les unes à côté des autres, unies par rien.

L’artiste dit simplement qu’il s’agit d’un tapis pour le regard. Elle ajoute qu’il n’existe que si on ne s’en sert pas. Pour poursuivre, on pourrait revivifier le célèbre vers d’Horace « De loin c’est quelque chose, et de près ça n’est rien » qui a pris tant d’importance dans la théorie de l’art au XVII° siècle, en parlant ici d’un tapis « de loin ». Mais l’art de Dominique Ghesquière est un art dialectique qui entraîne à un au-delà du loin, à un regard de près sur la vérité.

Tapis pour l’oeil. En vérité, ce Tapis non tramé est tissé de la vérité. Il la montre. On sait que la première chose que fait un connaisseur de tapis est ce geste de le retourner afin de juger de sa qualité par la trame et le nombre de noeuds. Ici le geste -virtuel- de retourner le tapis découvre la qualité de l’oeuvre, soit sa puissance de dévoilement. Le « de loin, de près » horacien est précisément dévoilé, exactement retourné par ce Tapis : de loin il fait un tout, mais de près se révèle un « pas-tout », une pure juxtaposition de brins qui ne fait pas un -sinon pour l’oeil. C’est-à-dire qu’il montre que le tout n’est rien - juste une image (et justement une image juste, comme dirait Godard). L’oeuvre dévoile la trame du tout, une vérité glissée sous le tapis : c’est un semblant. Le tout est une image. Voici ce que révèle le tapis de Dominique Ghesquière. Dans son travail de petite mains, ce qu’elle fait en accumulant ses brins de laine, c’est défaire les touts, à « détramer » l’image. Cette Pénélope crée un métier à détisser les semblants.

On pourrait dire en un sens que son tapis est simplement un trompe-l’oeil. En un sens il l’est, mais pas simple. Parce que ce qui fait tout le prix de ce trompe-l’oeil, c’est qu’il a le pouvoir de nous découvrir la vérité de ce qui trompe l’oeil.
Trompe l’oeil pour détromper.

On classe, je crois, le travail de Dominique Ghesquière dans le genre de la sculpture. Pourquoi pas ? son usage des matériaux le justifie : Mais il importe alors de dire que Dominique Ghesquière exerce tout de même un genre assez particulier de sculpture qui serait la sculpture philosophique. Ce n’est pas seulement au sens où une oeuvre prend une portée de pensée - une grande part de la sculpture est sans doute ainsi. C’est qu’elle sculpte la réponse à une question en elle-même philosophique. Brin par brin, Dominique Ghesquière a fabriqué un objet de pensée. Elle s’est employée, brin après brin, à ce que son tapis fasse image. Mais finalement son Tapis ne fait pas simplement illusion : il montre qu’il est une illusion, et ce qu’est une illusion. Il montre la vérité, la vérité du tout, du un, et la vérité de l’image. L’art du trompe-l’oeil de Dominique Ghesquière n’est pas une illusion. C’est une fabrique d’illusions qui montre ce qu’est une illusion. En quoi l’illusion n’est pas simplement illusoire. D’une certaine manière, parce qu’il produit de la vérité, ce Tapis justifie l’hostilité de Platon contre l’art, y voyant une activité rivale de la philosophie.

Mais on mesure du coup que l’art, c’est nettement mieux que la philosophie. D’abord parce qu’il ne s’agit pas de démontrer la vérité, ce qui tient toujours du fastidieux bla-bla, mais de la montrer. L’art est un geste vrai. Et ensuite parce que tout de même, tout ça n’est qu’un jeu. Entre le travail de couture avec les brins de laine et la blague de faire croire à un tapis, il est clair que Dominique Ghesquière joue. Il y a du plaisir là-dessous. En fait, on sent qu’elle jubile. Il y a aussi du plaisir pour le regardeur. La découverte de la vérité du tapis n’a rien d’une entreprise intitiatique, profonde et solennelle, elle provoque aussi un certain amusement chez le regardeur-découvreur, au rire d’avoir été abusé succédant celui d’avoir percé la vérité. Nietzsche pensait qu’il n’y avait aucune raison pour que la vérité soit rigolote ; rien n’oblige non plus à ce qu’elle soit accablante.

L’épreuve du réel. Il y a chez Dominique Ghesquière une mise à l’épreuve de la réalité qui se révèle pour finir une épreuve du réel. Autant dire qu’elle vise l’impossible, un point où la réalité cèderait, où aussi bien elle cesserait. Un tapis pour l’oeil qui se pulvérise sous le pied, c’est une façon d’interroger le réel du tapis, qui ne peut se réduire au champ rectangulaire de laine qu’il forme pour le regard. Tout cela tiendrait de l’épreuve de résistance des matériaux. Jusqu’où la réalité résiste-t-elle ? Fabriquer un tapis sans trame, c’est déjà impossible. Mais cet impossible-là ne résiste à aucune atteinte matérielle, même la plus légère. Il faut donc imaginer un autre impossible, un tapis qui résisterait à tout, par exemple. Mais est-ce que ça existe ?

Dominique Ghesquière expose la fragilité du monde. Cette fragilité est celle d’une réalité réduite à l’image. On approche la main et hop ! elle s’évanouit. Mais en questionnant le peu de réalité de la réalité, c’est le réel qui est questionné, un réel dur contre lequel, au lieu qu’il s’évapore, se dérobe, se fissure ou se dissolve, on se cognerait.

Prenons par exemple une maison. Au fond, les hommes ont conçu la maison comme un réel qui serait capable de résister au réel, qu’on le nomme pluie, vent, soleil, violences en tous genres. Aussi on aura tendu à utiliser les matériaux les plus solides, bois, pierre ou acier. L’histoire de l’humanité semble à cet égard entièrement contenue dans l’histoire des Trois Petits Cochons de Walt Disney - qui reprend un conte du XVIII° siècle. Maison de paille soufflée, maison de bois brûlée, les trois petits cochons se réfugient dans la maison de briques qui résistera aux assauts du loup - figure du réel pour petits enfants. La maison comme lieu intime et abri sûr, c’est encore ainsi que nous concevons la maison, dans nos contrées du moins - Les Trois Petits Cochons ne sauraient être un conte japonais, dans un pays où on bâtit des maisons de papier.

Maintenant, imaginons justement que, dans la construction de cette maison, aux briques de terre cuite on ait substitué des briques de sable. Voilà ce que Dominique Ghesquière amène à imaginer. Elle a compacté du sable en forme de brique, tenant grâce à une simple colle à bois. Première remarque, la brique est une façon de donner forme au sans-forme du sable. Et, comme le tas des brins de laine dans le rectangle du tapis, la poussière de grains de sable trouve dans le parallélépipède une forme et un un.

A présent qu’on a ces briques, on va pouvoir écrire la version qui manquait à l’histoire des petits cochons. La paille était victime du souffle, le bois du feu, Dominique Ghesquière introduit le troisième élément, où c’est l’eau qui viendrait réduire la maison en boue. Bien sûr, il existe le tochis ou le pisé, des matériaux composites rudimentaires qui pourraient partager, en partie, la fragilité des briques en sable. Mais en vérité, à la différence du torchis ou du pisé, la brique de sable est un matériau véritablement impossible, impossible déjà à fabriquer, et impossible encore plus à utiliser. C’est quasiment un matériau absurde.

Alors, pourquoi inventer des briques de sable ? Pour exposer un autre objet only for your eyes ?
La brique de sable mène plus loin, au réel d’aujourd’hui.

Je dis que Dominique Ghesquière invente cet épisode des Trois Petits Cochons (je dois à la vérité qu’elle-même ne parle absolument pas de Walt Disney et qu’elle n’envisage pas de bâtir une maison de sable, plutôt une ruine ou des fondations), mais je ne dirais pas qu’il s’ajoute aux trois maisons du conte. L’idée serait que, brique pour brique, la maison de sable vient aujourd’hui à la place de la maison de briques en terre du troisième petit cochon. Je vais dire pourquoi.

C’est que le réel a changé. Le loup a changé. Il est capable désormais de faire tomber les murs de n’importe quelle maison. Les constructions aujourd’hui n’ont plus seulement à résister aux éléments, ni même aux tremblements de terre. Les briques de sable sont en vérité l’image de notre réalité face à un nouveau réel chargé d’une puissance inconnue jusque-là. Notre réalité est un tigre en papier, comme disait le président Mao. Les briques de sable sont un matériau d’après le 6 août 1945, après Hiroshima, quand les hautes températures de la bombe thermonucléaire sont capables de vitrifier une ville. Le sable est le matériau après le 11 septembre 2001. Les avions ont explosé les plus hautes tours de New York, qui se sont effondrées comme des châteaux de sable. Alors que les Etats-Unis n’ont jamais été si puissants et la technique si triomphante, l’époque qui s’est ainsi ouverte est celle où les hommes ne se sont sans doute jamais sentis si démunis, si exposés, si nus. Sans dieux, sans abri sûr, ce que le terrorisme a créé de nouveau, avec le suicide criminel et le sacrifice allègre de la vie, c’est que nous sommes aujourd’hui réduits à nos corps. Le terrorisme et les menaces écologiques nous ramènent à la vie précaire, où les maisons ne sont plus un refuge, les murs un obstacle. Rien ne nous défend plus désormais. C’est sans doute pourquoi on réclame toujours plus de protection.

En quoi ce temps appelle qu’on ajoute un dernier épisode à l’histoire des Trois Petits Cochons : la maison de brique du dernier petit cochon n’est plus un refuge. Il n’a plus d’abri. Ce XX° siècle a quelque chose d’un retour aux commencements. Ceux quasi bibliques de « l’homme nu, sans chaussures, sans couvertures, sans armes » dont parle Platon dans Protagoras (320c-322d).

Voilà ce que montrent quelques briques de sable.

Mais là encore, dans cette vision tragique, le jeu a encore sa part. Après tout, si on parle sérieusement, à quoi Dominique Ghesquière aura-t-elle passé son temps si ce n’est à faire des pâtés de sable ?


Fondation Albert Gleize, Moly-Sabata, Sablons