< Une subtile subversion, Marie de Brugerolle, 2002 Hôtel Bouchu d’Esterno, Claire Legrand, 2005 >

Hiver 3, Claire Staebler, 2004

Exposition Hiver 3, Miss China Beauty, Paris

 L’art est imitation de la nature
Aristote
 
A travers les objets qu’elle choisit ou qu’elle invente, Dominique Ghesquière aime raconter des histoires ou plutôt donner les indices qui vont servir à retrouver le fil narratif de ces histoires. Elle utilise ses propres expériences, ses rêves ou son imagination pour extraire de situations vécues certains éléments qu’elle recrée dans une nouvelle enveloppe. Après un long séjour passé à la Rijksakademie, l’artiste de retour à Paris transporte dans ses valises le fruit de deux années de travail. Des assiettes entaillées, un échafaudage/sculpture ou encore une pluie permanente. Par le passé, l’artiste présenta des oeuvres mettant en jeu les notions de danger et une certaine idée du déséquilibre comme les pneus lisses prélevés - avant la fin - dans la chaîne de production ou le bouquet de fleurs fraîches coupées et laissées dans l’eau du vase avec les tiges nues. Dominique Ghesquière réalise toutes sortes d’expérimentations poétiques sur l’objet, explorant ainsi la fragilité de ces sculptures minimales. Elle travaille dans l’épaisseur de la matière brute, procédant par soustraction ou par déplacement de cette matière et créant toujours un léger décalage entre le vrai et le faux. Face à ses objets, le spectateur se sent déstabilisé par ce qu’il voit ou ce qu’il croit voir... Finalement, ces objets démunis de leur fonction, privés de leur essence, semblent moins souffrir de ce manque que d’être nourris d’un supplément d’âme. C’est dans ce « va et vient » sur l’objet, ce parcours dans la matière, que le travail de Dominique prend tout son sens. Toujours dans ce souci de dualité, elle cherche à instaurer une tension ou une contradiction dans ses projets comme les pneus lisses ou le miroir sans tain. Le travail de l’artiste cherche à rendre intemporel ses objets-sculptures condamnés dans leur vie courte d’objets de consommation et qui acquièrent, après être passés dans les mains de l’artiste un second souffle. Si dans ses expérimentations Dominique choisit souvent les objets les plus communs c’est pour les extraire de leur banalité de telle sorte que après son intervention notre regard sur ces objets ne sera plus jamais le même. L’artiste parvient à introduire un sentiment de doute par rapport à des situations de la vie quotidienne dans le seul but de générer un autre regard. Le spectateur bascule dans un univers mental où il tente de déchiffrer les différents niveaux de lecture présents en chacune des oeuvres.

Invitée à clôturer la saison Hiver chez Miss China Beauty, l’artiste présente quelques unes de ses dernières productions, transformant à cette occasion le Beauty en lieu de transition, en espace en devenir. Soit un échafaudage, une flaque et quelques journaux éparpillés au sol manifestement victimes d’un dégât des eaux. L’artiste donne une représentation de tous ces éléments en jouant sur la signification même des objets. Ainsi l’échafaudage, objet statique, mais aussi évocateur du changement, est-il conçu dans le matériau de construction auquel il est généralement associé - le béton - et crée un effet contamination d’un objet qui tente d’être lui-même une construction. Devenus illisibles à cause de la couche de protection qui les recouvre, les journaux perdent également leur fonction mais gagnent en échange l’éternité. L’assemblage des différents éléments évoque un chantier figé, tout en conservant une atmosphère fluide où tous les « possibles » restent ouverts. La fluidité et la mobilité sont les deux grands axes de recherche de l’artiste qui à travers la sensation de manque ou le sentiment de trouble met également en péril les idées reçues ou même les attentes d’un public désorienté.
Entre le visible et l’invisible, un sentiment d’abstraction peut parfois dominer ces mises en espace où tout est absolument concret. C’est dans la juxtaposition des choses entre elles qu’apparaît ce sentiment irréel qui pousse parfois le spectateur à vouloir toucher pour croire. L’intime, le fragile se lovent au cœur de ces objets (in)vraisemblables. Dominique Ghesquière propose un projet désencombré du superflu, privilégiant avant tout une certaine pureté tout en étant chargé d’un fort potentiel poétique. Ses oeuvres sont remplies d’une absence, d’un vide qui nous mettent non plus dans le rôle de spectateur, mais bien de coauteur invité à combler cet espace inachevé, une manière de mettre chacun de nous devant ses responsabilités face à ce qui nous arrive, et de provoquer par la même occasion l’éveil des sens.